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Exposition Tamara de Lempicka

Exposition Tamara de Lempicka

Juil 31, 2013

L’Art nouveau et l’Art déco sont deux mouvements consécutifs et antagonistes. L’Art nouveau s’est fait en réaction à l’académisme et à une société en pleine industrialisation et l’Art déco s’est constitué en réaction et en opposition à l’Art nouveau.
À partir de 1895, l’Art nouveau a joué pendant deux décennies un rôle dynamique et controversé sur la scène parisienne. Ses formes en arabesques et ses volutes finissent par s’assagir puis disparaître avant la
Première Guerre mondiale pour donner naissance au mouvement Art déco, dont Tamara de Lempicka est l’icône incontestée. Mondaine, libre et théâtrale, elle développe durant les Années folles un style audacieux, qui lui confère une place tout à fait à part dans l’art moderne.
L’Art nouveau, la Révolution décorative Théorisée très tôt, la volonté de mettre en œuvre un art nouveau, au sens d’une nouvelle forme artistique, apparaît dès la fin du XVIIIe
siècle et préoccupe nombre d’artistes et de théoriciens de l’art pendant tout le XIXesiècle. Charles Garnier et Claude Nicolas Ledoux en font partie.
C’est Füssli qui le premier introduit des formes nouvelles, prémisses de cet usage intensif de la ligne courbe, de l’arabesque et de ce qui deviendra
très vite le « style nouille ».
Pourtant, ce mouvement se veut issu des théories romantiques du XIXesiècle de l’Art total (Gesamtkunstwerk, dont Richard Wagner sera le plus prestigieux représentant) qui impliquent que l’art est partout, présent dans chaque moment de la vie et dans l’ensemble des éléments qui la compose. Rapidement considéré comme un mouvement international, l’Art nouveau se fonde sur la rupture avec le classicisme et en réaction à une société qui s’industrialise. Tiffany au États-Unis, Jugenstil en Allemagne, Sezessionist en Autriche, Nieuwe Kunst aux Pays-Bas, Stile Liberty en Italie, Modernismo en Espagne, le terme Art nouveau va rapidement s’imposer en Angleterre où se théorise le mouvement et passera sous cette appellation en France, férue d’Angleterre à cette époque. C’est toutefois à Bruxelles que naît la première vraie application de l’Art nouveau avec l’Hôtel Tassel conçu par Victor Horta en 1893. C’est Siegfried Bing (que nous avions déjà croisé avec l’exposition Van Gogh, rêves de Japon précédemment) qui le premier donne à sa galerie le nom de Maison de l’Art nouveau.

En réaction au classicisme, l’Art nouveau n’impose aucune obligation à l’artiste. Conçu comme l’art de la liberté, il se dégage des convenances qui entravaient jusque-là la création. Les formes codifiées qui sont la caractéristique de l’académisme volent en éclats comme pour faire de l’Art nouveau un art transgressif au cœur duquel l’érotisme devient une donnée incontournable. La liberté doit être totale. S’amuser n’est plus un tabou. Jeux et dérision deviennent possible. Plus aucune règle ne doit être un frein pour l’ensemble de ces artistes qui internationalement se rejoignent dans la forme arabesque et la référence à la sensualité et à l’érotisme. Conçu comme un art total, l’Art nouveau est partout, il couvre tous les domaines de la vie. Il doit être une musique, un son, un jeu, il est aussi bien peinture que mobilier, bijou, architecture et verrerie, référence à la nature, la femme, les plantes : l’interpénétration de tout en tout pourvu qu’elle chasse l’austérité et les règles.
Les grands noms de l’Art nouveau sont parmi les plus célèbres du tournant du XIXe au XXesiècle. Ce sont Gallé, Daum, Mucha, Majorelle, Horta, Van de Velde, Gaudí, Guimard, Lalique, Grasset, Steinlein, Ruskin, Klimt ou Bugatti. Ils opèrent à Paris, Nancy, Bruxelles, Londres, Barcelone, Vienne, Prague ou Tunis. Dans un esprit international, ils
travaillent aussi bien les supports classiques que les techniques les plus variées : le bois, la pierre précieuse, le fer et le verre, la peinture, la lithographie, la peinture à la colle, les couvertures de livre, les illustrations de revue, les affiches publicitaires, l’émail, l’opale, le diamant… Ils bouleversent les schémas de la vie et transforment son esthétique pour la rendre agréable et décorative.

L’Art nouveau est à son apogée de 1890 à 1905. Vite devenu un mouvement à la mode, ses créateurs seront dépassés par l’engouement qu’il suscite. Il devient rapidement le support d’une production foisonnante qui triomphe à partir de l’Exposition universelle de 1900 et que commencent à dénoncer les « inventeurs » du mouvement. Bing et Van de Velde se démarquent rapidement du développement incontrôlé de ce qu’ils ont créé.
L’Art nouveau a par ailleurs de nombreux détracteurs. Pris en tenaille entre les défenseurs de l’orthodoxie classique et ceux qui veulent aller encore au-delà de ce qu’il apporte. Rapidement surgissent les dénonciations de ses formes en arabesques. Qualifiant avec mépris l’Art nouveau de style « nouille » ou « ténia », ses opposants suggèrent une
idée de mollesse dans les images strictement ornementales et décoratives qu’il voulait imposer. Considéré comme « insupportable » par les mouvements réactionnaires mais également marxistes. Les milieux nationalistes, nourris par un climat antisémite et xénophobe, l’attaquent avec virulence. Hector Guimard est celui qui concentre les réactions les
plus vives pour ses bouches de métro qui mettent Paris au goût de l’Art nouveau. Toutes ces condamnations et l’immense popularité du mouvement finiront par lui « coller » une image négative, confortée par le mépris des critiques et des historiens d’art.
Juste avant la Première Guerre mondiale, ces critiques conduiront finalement à une évolution de l’Art nouveau vers un style nettement moins sophistiqué. Il s’affaiblit au point de devenir plus géométrique et laissera rapidement place à l’Art déco, qui prend la relève à partir de 1920.
Totalement dénigré pendant plus de dix ans, ce sont finalement les surréalistes qui œuvreront pour la réhabilitation de l’Art nouveau à partir des années 1930. Un article de Dalí dans Minotaure sera le meilleur hommage à cet art qui fut sans aucun doute la première expérience de
modernité internationale dans l’histoire de l’art.
L’exposition que nous présentons aujourd’hui est la première rétrospective de l’Art nouveau français à Paris depuis 1960. Véritable événement, elle présente plus de deux cents objets qui, dans tous les domaines de la vie et des arts, ont bouleversé l’esthétique et la pensée culturelle de la planète qui vivait alors au son du classicisme et de l’académisme depuis plus de trois siècles. Cette exposition se concentre sur les fondateurs de ce mouvement et sur ses principaux créateurs, évoquant de façon exhaustive le meilleur de leur production, à l’exception de l’architecture.

De la sensualité et l’érotisme, nous allons passer à une sexualité transgressive beaucoup plus poussée. La figure de la « garçonne » comme caractéristique marquante de l’Art déco va donner à Tamara de Lempicka une position prépondérante dans ce mouvement, au point d’en faire son égérie.
La sexualité assumée de Tamara – bien que mariée deux fois, elle affiche ouvertement son goût pour les femmes et exprime librement son homosexualité – va correspondre à la volonté d’émancipation des femmes à cette époque. À l’égal de Louise Brooks ou de Joséphine Baker, Tamara de Lempicka va incarner cette image d’une femme dont le statut
est équivalent à celui de l’homme.
Comme l’Art nouveau qu’il remplace, l’Art déco va avoir une vie brève, internationale et couvrir de nombreux domaines des arts décoratifs (architecture, design, mode et costume pour l’essentiel), sans toutefois avoir l’étendue que pouvait avoir l’Art nouveau. Il a néanmoins une diffusion mondiale et touche principalement la France, la Belgique, mais
aussi tous les pays anglo-saxons, y compris les Indes et la Chine. Tamara est contemporaine de l’Art déco. Elle crée ses plus belles œuvres
de 1925 à 1935. Sa carrière et sa vie sont plus que liées à ce mouvement dont elle est la plus célèbre représentante. Illustration des Années folles, d’un mode de vie, d’une forme de mondanité et de libertés de création et de pensée, elle adopte un style très particulier qui lui donne une place tout à fait à part dans l’art moderne. Inclassable, elle signe pourtant les plus beaux chefs-d’œuvre de l’Art déco : le mouvement connaît son plein épanouissement au cours des années 1920, concomitamment au sommet de la carrière de Tamara, et son déclin au cours des années 1930, précisément au moment où commence à faiblir la production de l’artiste.
La Pinacothèque de Paris choisit aujourd’hui de montrer l’œuvre de Tamara et d’illustrer la manière dont cette artiste, par ses travaux mais
aussi par sa personnalité hors du commun et ambiguë, va coller parfaitement à la période qu’elle incarne. Sa vie est une succession de mises en scène donnant le premier rôle à la modernité et au luxe. Ce rapport à la modernité et à la transgression en fait sans doute le personnage le plus troublant du début du XXe
siècle. Jouant sans état d’âme sur les attitudes érotiques des femmes, ou tout au moins leur sensualité, elle les place néanmoins dans un univers néo-cubiste et
profondément Art déco. Représentante des Années folles, Tamara est mondaine, théâtrale et superficielle. Elle vit avec appétit la période de reconstruction de l’après
Première Guerre mondiale et la sortie des crises économiques, où les quelques fortunes laissées intactes font repartir les économies de façon flamboyante. Les villes se reconstruisent en même temps que les découvertes scientifiques le plus folles se réalisent. Nous sommes à l’époque de Lindberg, d’Einstein et de Sigmund Freud. Le monde est en pleine mutation. Les arts voient naître le surréalisme, Picasso et tous les mouvement d’avant-garde, le cinéma explose, le modernisme naît et le béton remplace la brique : la planète entière vit sa mutation vers un âge nouveau.
Pour cette exposition ; Gioia Mori, meilleure spécialiste de Tamara de Lempicka, nous dresse ici une fresque exemplaire et touchante de l’artiste. Elle nous explique selon ses propres termes comment Tamara de Lempicka « est l’icône incontestée de l’Art déco car son langage contient toutes les caractéristiques du mouvement artistique qui se
développe au début des années 1920 : il est “décoratif”, parce qu’il est accrocheur et immédiatement reconnaissable, il est “international”, par son origine, son développement et sa diffusion, il est “moderne” parce qu’il s’inspire des langages les plus novateurs du XXe: la photographie, le graphisme, le cinéma et la mode. »
Pour Gioia Mori, Tamara de Lempicka revêt elle-même ces trois aspects, dans un mariage abouti entre l’art et la vie, et cela est l’une des raisons de son succès. Son parcours est une interprétation réussie de la soi-disant « décennie de l’illusion », les années vitales et folles de la Première Guerre mondiale, puis de la « décennie de la crise », les tristes années 1930, et enfin de la « décennie de la guerre », vécue entre Hollywood et New York, entre les mondanités et l’engagement civique, dans une succession de rôles allant de l’artiste diva à celui de l’exilée européenne : Tamara est « décorative », attentive à la diffusion d’une image plus cinématographique qu’artistique. Elle devient ainsi une icône de l’élégance et est représentée par les photographes de mode les plus importants de l’époque tels que D’Ora, Joffé, puis Maywald. Tamara est « internationale », femme « sans patrie », comme elle-même se définissait, une polyglotte cosmopolite, d’origine polonaise, ayant vécu en Russie jusqu’aux premiers mois de 1918, émigrée à Paris, artistiquement active en Allemagne, en Italie, aux États-Unis et en Pologne. En exil à partir de 1939, elle devient citoyenne américaine. Elle meurt au Mexique. « Internationale » est également la reconnaissance des critiques dans les années 1920 lorsque ses œuvres sont montrées comme un exemple de modernité, non seulement par les presses française, italienne, polonaise, espagnole et tchèque, mais aussi par celles américaine et cubaine.

Elle est « moderne », élaborant un langage artistique autonome qui combine les études sur l’art classique avec le nouveau vocabulaire issu de la vie moderne, dans un rythme fait d’électricité cinglante, de cinéma, d’acier et de vitesse, intégrant les nouvelles formes des « médias » : le monde sophistiqué de la mode illustré par les revues Femina, L’Illustration des modes et L’Officiel de la Couture et de la Mode de Paris ; les mondes en noir et blanc des photographies de Kertész, Laure Albin-Guillot, Berenice Abbott, Tina Modotti et Dora Maar ; le monde du graphisme publicitaire qui montre la femme de l’avenir, une déesse moderne qui fume, participe à des courses d’automobiles, gère les affaires, agit sans scrupules ; le monde du cinéma fait de gestes silencieux et exacerbés, des grands yeux levés aux ciel de Maria Falconetti et de célébrités telles que Marlene Dietrich, Greta Garbo et Louise Brooks, des coiffures blond platine ou à la garçonne et des premières interprètes de scènes lesbiennes. Tamara touche à tous ces domaines et impose définitivement sa présence comme la reine de l’Art déco.

 

 

Extrait du Communiqué de Presse de Les Années folles selon Tamara de Lempicka – 01/06/2013.

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